LA SAMARITAINE ET L’EAU

Référence biblique : Jean chapitre 4, versets 1 à 42

La chaleur étouffante faisait ondoyer des mirages à la surface du sol et à l’horizon, insufflant au paysage une dimension vertigineuse et irréelle. Combien j’aimerais sortir puiser l’eau à d’autres moments où la température est plus tolérante ! Mon expédition au milieu de la fournaise de la mi-journée me remettait en mémoire ma solitude, mon désert à moi quoique vivant dans un village, à proximité de tant de monde.

Ma vie est un brouillon où s’enchainaient ratures, surcharges, erreurs… Et ces regards blessants, ces commérages assassins étaient plus brûlants que la chaleur ardente du midi.

Confinée chez moi, tout parvenait à mes oreilles lorsqu’ils venaient se retrouver autour du puits : leurs bavardages dont j’étais exclue, leurs éclats de rire joyeux que je ne pouvais partager, leurs échanges bruyants sur les choses de la vie… Leur bruit me ramenait à tout ce silence dans ma vie. Les lépreux étaient exclus de la communauté en Israël, mais ils pouvaient se retrouver. Ma lèpre à moi était innommable, impalpable mais bien réelle.

Le soleil crachait une telle énergie que l’air en devenait lourd et suffocant. Je me dirigeais d’un pas lent, lassée de me retrouver seule au bord de ce puit. Alors que tous les villageois étaient à l’abri et au frais, je distinguais la silhouette d’un homme assis à côté du puit, et de surcroit un juif. Que ferait-il dans un village de samaritains ? Qui était cet étrange juif qui osait traverser un village samaritain et s’y arrêter, sans crainte de devenir impur ? L’histoire de nos deux peuples, chargée de tensions et de divergences, avait laissé derrière elle une rupture, voire une inimitié entre nous, nous mettant à l’écart les uns des autres. On ne se fréquentait pas, on ne se saluait pas, on ne mangeait ni ne buvait dans les mêmes ustensiles, on ne priait même pas dans le même temple, bien que nous ayons une certaine doctrine religieuse commune.

Je m’approchai et me concentrai sur ma besogne, convergeant mes forces à puiser l’eau malgré la chaleur harassante. Et je l’entendis m’adresser la parole, naturellement et sans gêne, et me demander à boire. Ce n’était nullement convenable pour un juif de converser avec une femme et de plus une samaritaine. Ma réponse fut de circonstance :

  • Comment toi qui es juif, tu me demandes à boire, moi qui suis samaritaine ?

Sa réponse présomptueuse allait jusqu’à me faire croire qu’il avait de l’eau vive, disponible pour ceux qui la réclameraient. La conversation était troublante. Comment un assoiffé pouvait-il me demander de l’eau à boire, alors qu’il en avait une qui donnait la vie ? Ce puits, nous le devions à notre ancêtre Jacob, et il avait pu abreuver hommes et bêtes depuis des générations. Comment ce juif prétendrait-il donner une eau meilleure, alors qu’il était assis là sans rien pour puiser l’eau, et dépendant de moi et de mon seau pour étancher sa soif ? Sa réplique fut aussi étrange que sa présence à Sychar :

  • Celui qui boit de cette eau aura de nouveau soif. Mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura plus jamais soif. Bien plus : l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une source intarissable qui jaillira jusque dans la vie éternelle.

Cette révélation éveilla en moi tous les warnings de mes attentes, mes frustrations, mes besoins intérieurs divers et variés. De l’eau qui étanchait définitivement la soif, et jaillit jusque dans l’éternité, je la voulais, je la désirais. Il n’avait rien pour puiser mais il disait qu’il pouvait désaltérer mon corps et mon âme, et curieusement je le croyais. Il était vrai, authentique, et semblait parler de ce qu’il connaissait parfaitement.

 Cette fois, c’est moi qui lui demandai à boire. Mais il me pria d’aller chercher mon mari. Oh, pourquoi avoir poussé cette porte, source de douleurs pour moi ? Je ne suis pas dans les normes, et je vivais avec un homme qui n’était pas mon mari. C’est ce mode de vie marginale qui mettait un fossé entre moi et les villageois. Ma vie était oblique et chaotique, comparée à la leur. J’avais zigzagué dans mes choix, je m’étais complu dans une vie hors normes. 

Je m’entendis répondre à ce juif que je vivais avec un homme, mais qu’on n’était pas mariés. Ma main faillit lâcher la cruche lorsqu’il me résuma l’itinéraire sinueux de ma vie, sans condamnation, sans dédain, sans rejet ; il la dévoila comme s’il m’avait accompagnée lors de mes rencontres avec mes cinq premiers maris, mes épreuves vécues après tant d’unions défaites, tant de chutes face à l’adversité, et mon actuelle union libre avec cet homme. Il révéla les détails de ma vie comme on coupe un fruit en deux, pour en exposer le cœur à la lumière.

« Mon Dieu ! C’est un prophète ! Il sait qui je suis, ce que j’ai fait… Quoique… il est juif, et eux revendiquent le temple de Jérusalem comme lieu d’adoration. Mais l’histoire et le passé religieux de mon peuple attestent qu’il faut adorer sur le mont Garizim. Que va répondre ce prophète ? »

  • Crois-moi, l’heure vient où il ne sera plus question de cette montagne ni de Jérusalem pour adorer le Père. Vous adorez ce que vous ne connaissez pas, nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut vient des juifs. Mais l’heure vient, et elle est déjà là, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité, car le Père recherche de tels adorateurs. Dieu est Esprit, et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité.

Le voile tissé devant mon esprit depuis tant d’années commença à s’écarter, rendant ma vision du monde perceptible sous un angle nouveau. Ce Rabbi venait de tirer un trait d’union entre nos deux peuples, brisant les verrous des clivages, annonçant quelque chose de nouveau, comme un avant-goût du ciel. Il était comme une rosée qui se déposait en onguent sur les cœurs, et diffusait un souffle d’ailleurs, signe évocateur de la venue du Messie.

  • Je sais que le Messie doit venir, celui qu’on appelle Christ. Quand il sera venu, il nous annoncera toutes choses.
  • Je le suis, moi qui te parle ! répondit-il.

Ça y est, je le savais ! C’était Lui ! La rosée qui coulait de ses lèvres était bien meilleure que l’eau du puit de Jacob. Ses paroles rafraichissaient mon âme plus que mille cruches. Elles faisaient s’écrouler les murs de séparation, imposaient silence au grondement sourd des traditions arides, faisaient voler en éclat les doctrines de condamnation, rendant l’adoration accessible en tout lieu, à tout moment, et désignaient avec un naturel sidérant l’issue vers la liberté, qui n’avait d’autre source que son cœur. Les codes sociaux, les origines ethniques, les coutumes ancestrales, tout se réajustait sous son regard, s’inclinait devant son amour, sa sagesse, sa justice et également sa justesse.

Je sentais les molécules de son eau divine apporter vigueur, vitalité et lumière à tout mon être. Il avait pris ma honte, mon rejet, mes erreurs, j’étais juste heureuse de vivre et de l’avoir rencontré. De branche sèche que j’étais, maintenant je me sentais pousser des bourgeons, prémisses d’une vie nouvelle, comme si le Rabbi avait avancé la date du printemps.

Rien ne fut un obstacle devant lui pour m’atteindre et me délivrer son message. Ni mon état de péché, ni mon passé pesant et obscur, ni ma position de femme, ni mon appartenance à un peuple ennemi, rien ne le découragea, bien au contraire, il savait que je serai seule au puits à cette heure de la journée, il était venu pour moi, pour me faire boire ses paroles dont chaque syllabe était plus fraiche et plus vivifiante que toute l’eau du puit. Comment pourrais-je lui donner à boire alors qu’il m’a inondée par ses fleuves d’eau vive ?

Je désirais rejoindre le chœur d’adorateurs qu’Il avait évoqué, adorer le Père en esprit et en vérité, où que je sois. Peu importait le temple. La relation avec Lui devenait plus somptueuse que tous ces magnifiques édifices réunis. Moi qui étais illettrée, Il m’avait appris à conjuguer la grâce au temps de son Amour. Je renaissais de nouveau pour déguster la miséricorde et le pardon du Père avec un cœur d’enfant.

Comment garder une si bonne nouvelle pour moi seule ? Je me devais de la partager avec tout le village. Tous avaient besoin de l’entendre parler pour étancher leur soif, recevoir la vraie vie. A son contact, rien ni personne ne sortait indemne. Dès que ses pas avaient foulé le sol de mon cœur, il l’avait fécondé d’une semence incorruptible, et sa floraison fut annonciatrice de la plus belle des saisons.

Je courus alerter les villageois avant que le Messie parte, afin qu’ils viennent se rassasier à sa table. J’en oubliai ma cruche au bord du puit. Je n’avais plus soif, mon corps résonnait du chant de l’écoulement de son eau vive, et elle ne revenait pas à Dieu sans avoir accompli ses desseins et sa volonté en moi. Il avait raison Esaïe :

« Comme la pluie et la neige descendent des cieux, et n’y retournent pas sans avoir arrosé, fécondé la terre, et fait germer les plantes, sans avoir donné de la semence au semeur et du pain à celui qui mange, ainsi en est-il de ma parole qui sort de ma bouche : elle ne retourne point à moi sans effet, sans avoir exécuté ma volonté et accompli mes desseins » Esaïe 55 : 10-11.

Najat

6 commentaires sur « LA SAMARITAINE ET L’EAU »

  1. Merci Najat , c’est magnifique !! continue ! certainement pour ton plaisir mais pour le notre aussi …

    Grosses bises

    Mireille

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  2. Merci Najat pour ce beau texte qui évoque bien la solitude et le poids que portait cette femme.
    En plus elle est « billingue » ! 😉 (..les warning..)

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