HOME SWEET HOME

Référence biblique : Luc 15 :11 – 32

Rien n’avait plus le même goût. Tout avait perdu sa bonne saveur, même les choses que j’avais le plus à cœur. L’appel du large m’envahissait, m’envoûtait, me harcelais d’invitations transportées sur les ailes du vent. Je scrutais tous les jours les collines, rêvant d’une vie toute autre, au-delà des montagnes. La maison familiale chaleureuse et accueillante naguère, revêtit d’un coup un halo grisonnant et sans attrait. J’étouffais. Besoin de partir, explorer, découvrir, expirer le présent et inspirer un futur nouveau. Je me sentais esclave du va-et-vient de l’aiguille du temps, de l’ordre établi, de tous ces cadres de vie restreints comme des cages de zoo.

Partir braver les frontières établies, me brûler les ailes à proximité des feux séducteurs de ce monde, goûter à l’absinthe de ce siècle quoique mortel, me fondre dans la masse humaine et n’en faire qu’un, quitte à en souffrir. Je savais que j’allais en payer le prix, mais la quête de l’aventure brûlait mes artères à chaque battement de mon cœur, comme si elles véhiculaient des étincelles de braise avides de liberté.

Je confrontai mon père et lui exposai mon projet. Curieusement, Il ne m’opposa aucune résistance, et accepta ma requête de recevoir ma part d’héritage. Part que je vendis immédiatement, puis je partis m’engouffrer dans le labyrinthe excitant et obscur du monde qui me tendait les bras.

Je me sentais revivre, avide de redémarrer une nouvelle vie. Mes biens m’assuraient les faveurs des compagnies flatteuses, des plus belles femmes, des meilleurs établissements. Drapé dans l’ivresse de mes sens, tout ce que je convoitais m’était acquis.

J’étais fier de devenir mon propre Dieu, et j’allais de lieu en lieu en quête de quelque chose de mieux. Eternel insatisfait, j’ouvris les vannes de la convoitise des yeux, voulant profiter avant d’être vieux, atteindre les sommets de la vie et éviter ses creux.

Au milieu de ma bande d’amis, nous savourions chaque miette de cette nouvelle vie, sans s’embarrasser du lendemain. L’instant présent et ses bras chargés de présents, de plaisirs, d’émotions bouleversantes… Nous étions jeunes, riches, beaux, des étoiles filantes traversant le firmament en brillant de mille feux.

Les mois et les années, passibles, regardèrent défiler notre bonheur factice et notre joie de pacotille. Même si le lendemain ne faisait pas partie de mes préoccupations, il s’invita un jour dans mon présent, et pas sous son meilleur jour. L’épreuve du temps ne trompait pas. L’argent finit par s’épuiser, les faux amours par perdre leur vernis, les amitiés fictives à se métamorphoser en dédain et rejet, et le vide se fit, suivi de près par la réalité implacable. Fin de la mascarade dont j’étais le héros. Ma fortune perdit sa consistance comme un fruit flétri, réduisant à néant l’attrait de ma compagnie aux yeux de tout mon entourage.

Mes relations se raréfièrent, mes compagnons de beuveries me tournèrent le dos, cherchant une autre source de gain, et le rideau fut tiré sur les paillettes et la dentelle. Je glissais, sans possibilité de me retenir, sur un sol argileux qui me mène là où je ne souhaitais pas atterrir. La famine s’abattit sur le pays tel un rapace, et eut raison de mes derniers sous, mettant à jour mon dénuement le plus complet. Plus rien, sur la paille.

Même lorsque les membres de ma bande grouillaient autour de moi comme un essaim de mouches carnassières, j’étais seul et sec. L’écran de fumée et le bruit de nos soirées cachaient à peine la réalité à ma conscience. A présent, le vide silencieux qui se fit autour de moi fut plus bruyant à mes sens que le plus terrible des tonnerres. Il fissura ma présomption et la brisa en de minuscules morceaux. La disette se rendit maitresse des lieux, et ne s’installa pas seule, elle était entourée de ses compagnons de route : le rejet, la solitude, le regret, l’amertume, l’indignité, la culpabilité. Leurs rangs si serrés, et leur cohésion maléfique ne me laissaient aucune chance. J’étais défait, et j’assumai mes choix.

Je séquestrai ma fierté dans un coin reculé de mon cœur, m’inclinai devant l’un des riches habitants du pays, le suppliant pour obtenir un petit emploi pour apaiser ma faim. Il me permit de garder les pourceaux. Le mendiant que j’étais devenu bavait devant les carouges servies aux pourceaux, mais hélas personne ne m’en donnait, sinon je les aurais dévorées sans les mâcher.

La sagacité de ma conscience faisait écho à une réalité cruelle que j’avais tissé fil après fil, comme une toile d’araignée dont j’étais devenu prisonnier. J’avais perdu ma dignité quelque part sur ce chemin tortueux qui, de loin, me paraissait si droit et linéaire. Carcasse creuse, sans âme, sans mouvement, juste un grand zéro vacant à l’intérieur comme à l’extérieur. Par moment, seuls le grouinement et l’odeur écœurante des porcs amenaient un semblant de vie autour de moi, si on pouvait appeler leur compagnie une forme de vie.

Par intermittence, je lâchais les rênes de mon esprit, et l’envoyai en expédition lointaine, glaner des couleurs chaleureuses dans la maison de mon père, humer les mets subtils et succulents de sa table, se draper de la sécurité rassurante de ma famille, s’enivrer des effluves des repas animés et conviviaux…

Combien elle me manque cette bâtisse ancestrale, témoin de mes jeunes années et d’un bonheur hors de portée. Je regrettais amèrement d’être parti grapiller les miettes de ce monde, alors que mon père offrait l’abondance aux siens, même à ses serviteurs. Le plus petit d’entre eux était cent fois mieux traité que moi, étranger solitaire même au milieu des porcs.

Sans contestation, sans reproche, mon père m’avait remis ma part d’héritage. Je réalisais enfin combien j’avais dû le blesser, le décevoir. Son cœur meurtri par mon départ était si débordant d’amour, qu’il m’a laissé franchir le seuil de ma liberté tant désirée, afin d’apprendre la leçon de vie la plus profonde qui soit. Oui, je lui avais tourné le dos, le privant de ma présence. Il n’avait pas jugé mes projets, mon départ, et avait acquiescé sans reproches.

J’avais offensé mon père, et également Dieu. J’avais foulé leur amour sous mes pieds souillés, méprisé leurs dons. Mes actes n’étaient pas dignes. Ah si je pouvais enrouler de nouveau le ruban du temps, et le dérouler vers des chemins de vie autres que ceux-ci !

Mais je ne pouvais demeurer parmi les cochons, frileux, affamé. Ce feu intérieur, étincelant de regrets, ne s’éteindrait que par un retour vers mon père. Réintégrer la sphère de sa vie, même comme un de ses serviteurs, retrouver mes racines, mon pays, ma maison… Mes outrages envers lui et envers le ciel étaient impardonnables, raison suffisante pour que je revienne au bercail implorer sa miséricorde.

Le chemin du retour fut étrangement perçu par ma mémoire. Mon cœur battait au rythme de la nostalgie qui hâtait la cadence de mes pas, trouvant le chemin bien long. Cependant, mes neurones s’interrogeaient de mille manières sur l’accueil qui m’attendait, et j’espérais retarder un peu plus mon arrivée dans le pays. Et si mon père me refusait l’entrée de sa maison, m’humiliait devant mes proches et ses serviteurs ?

Lorsque j’aperçus la maison qui dominait au milieu des vastes champs, le souvenir de la complexité de mon histoire, mon départ et mon périple tumultueux me saisirent, dressant un écran géant devant moi sur lequel défilèrent mes échecs et mes failles. Parti en prince, les poches pleines, la tête haute, les projets multiples, je reviens mendiant, méconnaissable, les mains vides, la tête basse, avec seul objectif : revenir chez moi et vivre comme serviteur. Je n’avais aucun respect pour moi-même, un insecte rampant qui souhaite juste survivre dans un coin, dans l’oubli.

J’avançai lentement. La peur me gagnait. Dans l’égarement de mes pensées, je distinguai au loin une silhouette qui courrait dans ma direction. C’était peut-être un serviteur qui voyait en moi un intrus, et venait me chasser. Je pensai maintenant que c’était une erreur de revenir. Que vont-ils penser tous de moi ?

Un courant d’émotions diffuses me parcourut tout le corps lorsque je distinguai la silhouette qui se dirigeait vers moi d’un pas de course : c’était mon père. Il était sûrement en colère et venait en personne me demander de rebrousser chemin. Mon cœur battait à tout rompre, rivalisant avec les meilleurs orchestres de jazz. J’aurais pu m’éviter cette humiliation et rester là où j’étais.

Il s’approchait de plus en plus, haletant, rempli à profusion de quelque chose que je n’arrivais pas à définir. Il n’avait pas l’air d’être en colère. Les quelques mètres qui nous séparaient furent les plus longs. Je m’élançais et me jetais dans son étreinte.

Mon âme afficha au grand jour son indignité, sa culpabilité, implorant son pardon ainsi que celui de Dieu. Malgré mes guenilles crasseuses et mon odeur repoussante, il m’entoura de ses bras protecteurs, mêlant les battements de son cœur au mien, pour finalement n’en faire qu’un. Enveloppé de sa tendresse rédemptrice, mon père me légua sur le champ un bouquet de pardon, un antidote pour chaque morsure, une guérison pour chaque blessure, une consolation pour les jours vécus dans les affres de l’oubli, loin de lui, un plein pardon pour chaque transgression.

Mes douleurs se détachaient de moi comme les blocs d’une fusée, avant de se désintégrer dans l’air. Son grand cœur débarrassait le mien de toutes ses impuretés, ses épines, de ses alliages inutiles.

Il interpella les serviteurs, leur donna des ordres pour fêter mon retour. Son bonheur disséminait dans les airs des pétales de joie, qui, en m’effleurant, redonnèrent vie à ma pauvre existence. Le parfum enivrant de son amour dissipa ma puanteur, mon odeur de mort, et me ramena à la vie, la vraie Vie.

Je revenais chez moi, dans ma maison. En vérité, au fond de moi, je ne l’avais jamais quittée. Home sweet home !

Najat

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