JUSTE LE TOUCHER

Référence biblique : Marc 5 : versets 25 à 34

Fatiguée, anémiée, épuisée par cette hémorragie ininterrompue. Mon corps est une masse sans force que je traine, porte-parole pesant d’un dysfonctionnement de douze ans d’âge. Il ressemblait à une forteresse dont les trésors étaient pillés continuellement par une brèche dans ses murs, et nul ne pouvait ni les consolider, ni les réparer, ni les défendre. Moi autant que les médecins, nous assistions impuissants à cette fatalité oppressante qui me faisait perdre la vie par petits bouts, un peu chaque jour, et rien ni personne ne pouvait y changer grand-chose.

Mon épuisement permanent, mon impureté répugnante aux yeux de ma communauté… tout m’isolait des autres, me privait de la fréquentation du temple et des cercles religieux. J’ai appris au fil des années à éviter les gens, me dissimuler, raser les murs, et tout faire pour qu’on m’ignore. Impure ! Je l’étais pour ma famille, pour mes connaissances, pour tout mon entourage. Me toucher ou toucher les objets qui ont été à mon contact ouvrait pour eux la porte odieuse de la contagion. La loi est sans équivoque me concernant, et je passais mon temps à calculer mes gestes, mes déplacements, mes mouvements. J’imaginais bien qu’à chaque fois que j’étais en contact avec quelque chose ou quelqu’un, une glue noire et contaminante s’y déposait, invisible mais bien réelle pour les juifs, risquant d’être transmise à quiconque frôle ces mêmes personne ou objets. Un automatisme sinistre s’était mis en place dans mes méninges, passant tout au crible, précautionneusement, minutieusement, afin de ne pas porter préjudice à mes semblables.

Depuis longtemps je me suis noyée dans l’océan de mon chagrin, emportée au large dans l’attente d’une résurrection qui me ramènerait sur le rivage de la vraie vie. Les milliers de jours passés, témoins de cette hémorragie, regardaient mon impuissance se transformer peu à peu en lassitude résignée. Mes journées étaient un désert sans fin où même les mirages refusaient de me faire miroiter une virtuelle oasis d’espérance. Dieu m’a oubliée, cloitrée dans le sérail de la douleur et du mépris. Le crédo de mes journées était de ne pas me mélanger aux autres, et conserver mon impureté dans le bocal hermétique de mon existence. La peur ou au mieux la pitié, voilà tout ce que j’inspirais autour de moi. Ai-je fait du mal, et alors ma punition serait légitime ? Pourquoi ce châtiment si inhumain ? Pourquoi le Seigneur ne fait-il pas briller sa face sur moi, m’expulser de cette bulle suffocante ?

Mais ce jour-là, j’avais décidé de ne plus me cacher, de rassembler tous les résidus de mon courage, oser le tout pour le tout et rejoindre le cortège des malades. Les œuvres du Rabbi Jésus étaient non seulement sur toutes les lèvres, mais se lisaient dans les yeux, se vivaient dans les cœurs affranchis, et se voyaient dans les corps guéris. J’étais déjà morte quoique vivante, qu’avais-je à perdre ? S’il était le garant de cette loi qui me condamnait, il saurait tourner la clé dans les verrous de mon cachot, et me faire goûter le nectar de la grâce. Il l’avait fait pour tant de personnes, pourquoi pas moi ? Le serviteur du centenier, le fils de la veuve de Naïn, le démoniaque du pays des Géraséniens… Tant d’interventions redoutables qui ont transformé leurs vies, pourquoi pas la mienne ?

Je savais pertinemment que ma place n’était pas là. Le souffle court et le cœur tremblant d’émotion, j’ordonnai à mon corps de ne rien laisser paraitre, et je partis braver les murailles infranchissables de mon odieuse prison. Le Maitre devait venir, et les petits groupes de personnes qui l’attendaient grossissaient rapidement jusqu’à former une foule compacte, fébrile à tout signe précurseur de son arrivée. Je transgressais les règles de la loi hébraïque en me fondant dans cet attroupement, mais ma volonté de délivrance était si enflammée qu’elle consuma comme la lave d’un volcan ma culpabilité si tenace. J’avais besoin de voir au-delà des barreaux de ma cellule, respirer un oxygène qui exhalait la vie, déployer mes ailes et secouer dans les airs la poussière épaisse de la maladie et la condamnation. J’avais besoin de vivre, de revivre.

Autour de moi, j’entendais presque le cœur de chacun hurler ses urgences de guérison, sa détresse intérieure. Je ressentais leur attente d’un jour nouveau parce qu’elle était identique à la mienne qui me dévorait de l’intérieur. Nous frémissions d’impatience, guettant l’éclat d’un petit rayon de lumière qui annoncerait l’arrivée du Soleil de Justice, gage infaillible d’une délivrance assurée.

Consciente de ma désobéissance mais déterminée comme David, je tendis la main pour mettre hors d’état de nuire mon goliath, armée juste de ma petite foi en un Dieu qui m’aimait et saurait me faire un cadeau que je ne méritais point. Je me faufilais dans la foule, souple et discrète pour être au plus près du Seigneur lorsqu’il ferait son apparition. Je voulais être aux premières loges pour le dévisager, l’écouter, le toucher. Oui, juste toucher les franges de sa robe, emblème des commandements de son Amour.

Et Il fit son entrée, comme un héros revenant de l’épopée de ses exploits. Seulement, Il était si accessible, si proche quoique à bonne distance. Il flottait un parfum de mystère dans l’air et mon cœur osa le humer, caressant l’espoir d’ébranler les bastions du règne de ma maladie. Je devais m’approcher plus, avancer centimètre par centimètre, anticiper le mouvement de la foule pour ne pas perdre ma progression. Il se dégageait de Lui une force inouïe, une énergie créatrice de bonheur rédempteur. Ah enfin, je voyais son dos devenant de plus en plus proche. Il était en grande discussion avec un chef de la synagogue, Jaïrus. Sa fille était gravement malade, et il implorait le Maitre pour la guérir. Cette discussion entre eux était une aubaine pour moi. Si seulement je pouvais le toucher discrètement pendant qu’Il était occupé, puis je regagnerais mon domicile sans être découverte.

A peine mes doigts avaient-ils effleuré les franges de sa robe que la source de mon mal fut tarie, et que ma plaie cicatrisa, comme n’ayant jamais existé. Je sentis les gouttelettes de sa guérison s’infiltrer dans les pores de ma vie pour lui communiquer Sa Vie. J’entendis presque le cliquetis des clés dans la serrure de mon cachot, les chaines lourdes de douze ans de servitude éclataient en morceaux et tombaient en poussière à ses pieds, comme pour capituler devant son autorité incontestable et reconnaitre leur échec. L’hémoglobine qui avait pris l’habitude de s’écouler selon une loi rebelle à la nature, arrêta net sa dissidence, et se prosterna devant les desseins originels de son Créateur, obéissant à l’intonation sacrée de sa voix : « Ici s’arrête le mugissement de tes flots ». Le puzzle s’emboîta, clair, parfait. Le sang, symbole de vie, qui avait pour vocation de quitter mon corps à sa guise, obéit à Celui qui l’a amené à l’existence, et demeura là où il devait être, respectant les cycles établis par Dieu depuis l’aube de la création. Mon corps fit une entrée triomphante dans la vie conçue selon le plan originel du Père Eternel.

Savourant secrètement ma victoire, j’allais tourner les talons, mais mon enthousiasme s’obscurcit soudain lorsque j’entendis Jésus dire :

  • Qui m’a touché ?

Pétrifiée, mes pieds ne m’obéissaient plus et restaient vissés au sol. Jésus continuait à dévisager la foule pour savoir qui a été au bénéfice de cette force qui était sortie de Lui. J’avais l’impression d’être transparente, que les pages de mon corps et de mon âme étaient rendues publiques au vu et au su de tout le monde. La frayeur enroulait ses lianes autour de moi, solides et lisses comme des serpents. Je craignais la sentence du Maitre, le jugement de la foule, la perte de ma guérison, le retour humiliant à ma prison… Mais je n’avais d’autre choix que de me dénoncer, confiante en la clémence du Maitre au cœur bienveillant.

A peine avais-je expliqué mon geste que sa bonté effaça ma peur de la surface de la terre, ouvrant pour moi les battants glorieux de la liberté. Je suis venue le toucher par derrière pour guérir, dans l’anonymat. Mais Lui qui est Lumière, n’opérait pas dans l’ombre ou en secret. Il était et demeurait Maitre dans l’art de la communication. On n’échangeait pas lorsqu’on se tournait le dos. Il me fallait plonger dans les espaces surdimensionnés de son regard, en parcourir les hauteurs pour y larguer l’héritage de ma geôle aux barreaux religieux, expulser la charge étouffante de douze ans de calvaire, et renouveler mon capital oxygène pour l’éternité.

  • Prends courage ma fille, ta foi t’a guérie, va en paix.

Ses paroles irradiantes de chaleur s’engouffraient dans les plis et les replis de mon âme, et les défroissaient un par un, sans douleurs, sans effets secondaires, juste l’assurance d’avoir été visitée par un Amour supérieur, dont la vocation et le sacerdoce étaient de me faire le plus grand bien, et ajuster ma vie à la sienne.

Alléluia ! Je pouvais enfin respirer, marcher, toucher les autres, même les prendre dans mes bras sans crainte, inviter mes proches et être invitée, faire mon marché… et vivre. Le Seigneur m’a confié les codes d’accès à une vie normale dont j’avais complètement oublié l’existence, et également le bonheur. Il avait accompli pour moi sa Parole révélée à Job, en pleine tempête :

« Qui a fermé la mer avec des portes… quand je lui imposai ma loi… quand je dis : tu viendras jusqu’ici, tu n’iras pas au-delà ; ici s’arrêtera l’orgueil de tes flots »

Et lorsqu’une Parole de cette envergure s’accomplissait, le ciel s’unissait à la terre dans une sainte étreinte, lui offrant consolation, guérison, amour inconditionnel et un saint Respect envers ce Roi serviteur. Moi, j’étais au bénéfice de tout cela, et chaque jour que Dieu me donnera de vivre, ma gratitude à son égard battra au rythme des pulsations de mon cœur.

Najat

6 commentaires sur « JUSTE LE TOUCHER »

  1. Coucou Najat!
    Merci pour ce texte sur le femme à la perte de sang. Tu nous mets dans sa peau.
    J’aime bien le passage :
    Savourant secrètement ma victoire, j’allais tourner les talons, mais mon enthousiasme s’obscurcit soudain lorsque j’entendis Jésus dire :
    Qui m’a touché ?
    C’est exactement ça. 🙂 simple, exhaustif, percutant.
    Cette femme a voulut mener « une opération secrète » et toute son entreprise est apparue au grand jour. Le Seigneur a validé son acte de foi en lui disant simplement « ta foi t’a guérie ». Simple, efficace.

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