EFFLORAISON A LA VIE

Référence biblique : Luc 7, versets 11 à 17

Notre convoi funèbre s’avançait hors de la ville, rythmé par les lamentations et les cris. Mes larmes ruisselaient sur mes joues décharnés, impuissantes à me soulager ou à laver mon âme de ce chagrin, trop pesant pour mes frêles épaules. Le soleil radieux peinait à percer la carapace du deuil. Le décès de mon enfant avait neutralisé mes forces, me laissant inerte, telle une enclume sur laquelle s’abattait sans relâche le marteau de tant de questions. Lui et son père se conjuguaient au passé maintenant. La porte du futur leur était devenue inaccessible. J’aurais pris sa place volontiers, si on m’avait laissé le choix… Il avait toute la vie devant lui, une bonne part de la mienne était derrière. Pourquoi lui, bourgeon en pleine éclosion, a été brutalement sectionné de la branche mère ? Comment me motiver pour accueillir l’aube de chaque jour, et trouver le vouloir et le faire pour les heures suivantes ?

Pour moi, le soleil s’était éteint, l’accompagnant dans ce linceul, juste là devant moi. Une saison obscure de notre vie est apparue, soudaine et intimidante, si écrasante qu’elle m’empêchait de respirer. Elle faisait vaciller ma raison, ébranlait mon existence, me confrontant à la fin de vie, cette chose insaisissable, si redoutée et si redoutable.

J’entendais les pleureuses exercer leur besogne avec maestria, tradition paradoxale et choquante. J’avais plus besoin de proches qui me prendraient dans les bras, pleureraient avec moi sur l’absence éternelle de mon fils, me souffleraient des mots chargés de parfum de consolation, d’amitié, de tendresse. Loin de m’apaiser, les pseudo-complaintes des pleureuses, embauchées pour l’occasion, entretenaient ma souffrance, lui conféraient une émanation couleur cendre. Mon cœur s’effrite un peu plus à chaque pas, comme du pain rassis. Mes sanglots, avant d’atteindre l’air libre, se dispersaient dans mes membres comme un venin lancinant, acerbe, puis s’évacuaient par mes cordes vocales dans un gémissement à peine audible, couvert par les cris du cortège.

Nous atteignîmes la porte de la ville, lentement, tristement. On penserait qu’on essayait de retarder sa mise en terre, tellement sa mort était injuste, précoce, cruelle. Le mont Thabor s’élevait fidèlement devant nous, témoin imperturbable de la fabuleuse victoire sur l’oppresseur Sisera, menée par Débora et Barack. L’ennemi fut écrasé et sa domination anéantie. A chaque fois que nous levons les yeux vers cette montagne, l’étincelle de ce triomphe rayonnait en nous de multiples couleurs. Mais qu’était Sisera comparé à mon ennemi actuel ? Le mien était insaisissable, invaincu, au royaume inaccessible et ravageur. Qui pourrait triompher de l’aiguillon fielleux de la mort ? Devant son seuil, tout prenait fin. Elle prenait et ne rendait rien. Elle engloutissait et ne restituait rien, sauf des os desséchés, comme ceux de la vision de la vallée où fut transporté Ezéchiel. L’Eternel lui demanda de prophétiser sur ces squelettes, et l’Esprit leur offrit une nouvelle vie, un nouveau corps, une nouvelle destinée. Quelle vision glorieuse mais si lointaine de ma réalité ! Mon fils était bien mort, et Ezéchiel aussi et depuis longtemps. Mon deuil me faisait divaguer, mais n’avais-je pas le droit, dans ma douleur, d’imaginer l’inimaginable ? Seul Dieu pouvait briser son sceptre…

Accepter, me résigner à égrener les jours sans mon fils, jusqu’à mon propre départ. C’était insoutenable, incompatible avec ma raison d’être. Tout comme l’huile et l’eau étaient vouées à ne pas se mélanger, leurs molécules n’étant pas été créées pour s’imbriquer, s’associer, tout en moi résistait à l’idée de son départ, malgré son corps glacial auprès duquel je marchais.

Dans cette atmosphère nébuleuse, je vis s’approcher une foule immense, avec le fameux Rabbi à sa tête. Nous nous rencontrâmes à la porte de la ville, comme si nous avions un rendez-vous intemporel. Le croisement de deux mondes : l’un voûté par le chagrin et l’impuissance, et l’autre vent debout, les voiles gonflés à bloc par l’énergie créatrice du Maitre. La vie n’était pas un concept mais une personne qui marchait à la tête de cette masse humaine, la dirigeant, l’instruisant, guidant le corps vers la direction appropriée, subvenant à ses besoins, tous ses besoins.

Il s’arrêta à ma hauteur, et tous ceux qui le suivaient firent de même. Ses yeux se posèrent sur moi, m’offrant une étreinte aimante, un toucher sacré, paternel. Il me dit :

  • Ne pleure pas.

Trois mots qui neutralisèrent l’armure macabre qui m’étouffait, la réduisirent en milliers de particules emportées au loin par son souffle. Trois mots qui asséchèrent mes glandes lacrymales, et mes larmes s’arrêtèrent net, au son de sa voix. Je le scrutais, fascinée par tant de douceur et d’autorité. Il était comme un soleil qu’on ne craignait pas d’approcher. Il n’éblouissait pas, ne brûlait pas. Il éclairait, réchauffait de l’intérieur, rassurait, ouvrait des perspectives étrangement innovantes, libératrices.

Interdite, je le vis s’approcher du cercueil. Tout le monde retint son souffle. Chacun savait qu’il était proscrit par la loi pour un juif de toucher un mort. Il le fit naturellement, paisiblement, sans crainte, et lui déclara en le fixant du regard :

  • Jeune homme, je te le dis, lève-toi.

Le toucher de son doigt capta la présence glaciale de la mort qui régnait sur le corps de mon fils. Il l’engloutit aisément dans la chaleur du feu dévorant qu’Il était, absorbant son iceberg colossal, le réduisant à la taille d’une flaque d’eau. Les griffes venimeuses de cet ennemi invincible lâchèrent prise, se retirèrent de la chair de mon petit, et la Vie qui circulait en abondance en Jésus fit irruption dans son corps inerte, lui insufflant un nouveau commencement, une effloraison inespérée.

La mort capitula devant son Maitre, se prosterna aux pieds de son Antidote qui tient ses clés sous son autorité. Statues pétrifiées, nous étions témoins d’une confrontation de puissances, de la révélation de l’identité supérieure de Jésus. Plus qu’un habile orateur, un expert de la loi ou un agitateur surdoué, Il avait le pouvoir d’écraser la tête du serpent ancien, de faire triompher la vie sur la mort. Mon fils bougeait, remuait pour se lever, s’assit comme si la cérémonie de son enterrement n’était qu’une farce, un leurre, un cauchemar terrifiant. Je n’osais pas bouger, par peur que cet heureux rebondissement ne prenne fin, ne disparaisse, ne s’évapore dans les méandres de l’irréel, et que je ne revienne à la réalité cruelle du deuil.

Mais rien ne disparut de cette scène surréaliste. Mon enfant commença à parler, et lorsque je l’entendis, ses mots offrirent à mes oreilles la plus belle symphonie jamais enregistrée. Il parlait ! Il était vivant ! La scène ne s’était pas arrêtée. Jésus me le rendit comme un cadeau, le plus beau des cadeaux. Je le reçus dans mes bras, trophée si précieuse, inestimable, irremplaçable. Avec lui contre mon sein, je reçus mon cadeau personnel, le don parfait du Christ, un amour immérité, difficile à comprendre pour des humains habitués à donner pour recevoir. Il redonna vie au fruit de mes entrailles. Il m’accorda un billet pour le sanctuaire du Père, au travers de son amour.

Nous tournâmes le dos au cimetière, et reprenions le chemin de la maison. Dieu nous donna la permission royale de vivre encore ensemble, mais dorénavant nous n’étions pas deux mais trois, car le Seigneur, quoique parcourant les villages pour faire du bien à son peuple, était omniprésent avec moi et mon fils par son Esprit. Nous n’étions et nous ne serions jamais seuls.

L’enterrement se transforma en fête de réjouissances, et les pleureuses perdirent leur emploi ce jour-là, mais en étaient heureuses ! J’observai un instant le mont Thabor. Oui le temps des victoires n’était pas révolu. Mon Sisera à moi a trouvé son vainqueur. Le Christ a piétiné son dard sous ses pieds, lui rappelant la réalité céleste, la Vérité ineffable, révélée à Moïse des siècles auparavant : « Je Suis Celui qui Suis ».

Najat

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