A TIRE-D’AILE

Référence biblique : Jean 5, du verset 1 à 15

Porte des brebis. Elle devint presque ma résidence principale, vu le temps interminable que j’y ai passé, couché sur mon lit de fortune, dans l’attente d’un imprévu heureux. Toute la journée, la misère humaine s’étalait sous mes yeux, en grand nombre tout autour de la piscine. Les malades exposaient leurs diverses infirmités sur le marché de la souffrance. Boiteux, aveugles, paralytiques, sourds, muets… chacun s’évertuait à occuper une place stratégique à proximité de l’eau, excité à l’idée d’une éventuelle prochaine guérison.

Lorsque mon regard photographiait cette foule d’estropiés bercés par ce fol espoir de délivrance, cela me ramenait à ma propre tourmente, ma longue attente de voir une aube scintiller après la sombre nuit de mon immobilité. Le soleil s’est levé et couché sur nous tant de fois, que je perdis la notion du temps. Au début je l’admirais parce qu’il était le symbole d’une nouvelle vie. Puis je le regardais faire son chemin, sans émoi, me posant mille questions existentielles.

A ma place, j’étais comme vissé au sol, seul mon regard jouissait de la liberté de vagabonder, scruter les individus avec leurs allers et venues. Oui, aller et venir, quels mots prometteurs dont je ne connaissais que le sens littéraire. J’étais incapable de conjuguer à la première personne du singulier divers verbes, insolites pour mes membres secs comme des branches mortes : marcher, courir, venir, sauter, bondir, se balader, se mouvoir… Je pouvais les conjuguer, seulement pour les autres.

A cet endroit, le temps était si long à passer son chemin. Alors on apprenait à observer, à écouter, à réfléchir, parfois un peu trop. Côtoyer tans d’individus en attente d’espoir, de miracles, de changement. Se confier nos misères, nos illusions, nos angoisses, nos rêves les plus fous.

Rêver de voir s’établir un pont entre son cerveau et ses membres malades, et sentir ses synapses agir sur les neurones récepteurs pour un éventuel frémissement dans ses muscles stagnants.

Rêver de voir les gens enfin dans les yeux, se tenir à leur hauteur, ne plus lever la tête pour leur parler, jusqu’à ressentir une douleur dans le cou.

Rêver de vivre son intimité dans l’intimité, sans un regard extérieur.

Mais j’étais condamné à conjuguer deux verbes : attendre, et dépendre.

Attendre que l’ange de l’Eternel visite ces lieux sinistres. Il était certain que sa présence faisait frémir l’eau de la piscine, et le premier qui plongeait dans l’eau en ressortait guéri. Et j’en avais vu des guéris allégés, sautillant de joie comme des cabris, et sortir de cette piscine en y laissant le poids de leurs infirmités. J’en avais entendu des chanceux déposer au fond du bassin leurs gémissements et leurs pleurs, et le quitter en hurlant des « alléluia » et des « gloire à Dieu » parce que le corps et le cerveau s’étaient liés d’amitié.

Mais quand serait-ce mon jour ? Mes sens étaient aux aguets. Mes oreilles, capteurs ultra sensibles de tout bruit se rapportant à l’eau, ne s’assoupissaient jamais, même pendant mon sommeil. A la moindre éclaboussure, mon corps se raidissait, mon cœur cavalait comme un pur-sang, et je me hurlais de l’intérieur : « Est-ce l’ange ? ». Fausse alerte ! Alors je me calmais et me remettais à mon poste, sentinelle d’une guerre d’une autre nature.

Attendre, et soudain l’entendre. L’ange était là ! Mon corps tirait la sonnette d’alarme, et toute énergie existante en moi me propulsait vers lui, m’approchant tant bien que mal du bord de la piscine pour y trouver la sortie de mon labyrinthe. Et à chaque tentative, je me trainais laborieusement, puis m’arrêtais net, amer et écœuré, car une autre personne avait déjà plongé dans l’eau. Ses cris de joie me lacéraient les tympans. C’était si injuste. Ils étaient plus prompts à y arriver parce qu’ils avaient des proches pour les porter. Je regagnais donc ma place, trainant derrière moi mon échec doublé de mon éternelle solitude.

Mais un jour, le soleil n’avait pas le même éclat. J’étais dans mon coin, ruminant les herbes amères de ma vie, lorsqu’il s’arrêta devant moi. Une voix comme des gouttes de rosée qui s’infiltra facilement dans ma vie poreuse. Un regard de lumière qui réveillerait les fleurs en plein hiver. Et une étrange question qui fusa de ses lèvres comme une invitation à entrer dans un monde si lointain, mais que lui seul pouvait rendre accessible. Il me demanda :

  • Veux-tu être guéri ?

Quelle interrogation insolite ! J’étais là depuis trente-huit ans, infirme et misérable, et il me posait cette question si évidente. Peut-être me proposait-il son aide pour me plonger dans l’eau dès l’arrivée de l’ange ? Bien sûr que je rêvais de ma guérison depuis des milliers de jours ! Je lui exposai ma situation en détails, espérant obtenir un soutien quelconque de cet homme au regard de miséricorde. Et sa réponse, encore plus absurde que sa question, se déposa dans l’air comme une musique annonciatrice du crépuscule d’une ère sombre, et de la résurgence d’une nouvelle aube.

  • Lève-toi, prends ton lit et marche !

Ce qui s’ensuivit fut comme inscrit en moi par un alphabet céleste.  Les mots les plus singuliers et les plus prodigieux jamais entendus m’étaient adressés, et je les recevais comme une légion de messagers d’une bonne nouvelle qui couraient dans mes membres morts. Je sentais mes nerfs, mes muscles, mes tendons s’entretenir, correspondre, tisser des liens, les liens de la vie. Le désert de mon corps mort reverdit à la vitesse des photons, sonnant le glas d’une sécheresse de 38 ans. Et là sur ma natte crasseuse, sans ange, sans piscine, sans effort quelconque, je reçus la guérison tant guettée, tant désirée, tant attendue. Grâce imméritée, empaquetée dans un papier cadeau brillant de mille lumières, offert dans une phrase féconde de vie et d’espérance.

Je me mis debout, droit sur mes jambes, et je pus regarder les autres en face, dans les yeux. Quelle sensation ! Je n’avais pas seulement envie de marcher, je voulais sauter, danser, courir. J’esquissai mes pas, réapprenant à me réapproprier mon corps.

Bethesda qui fut pour moi un lieu de malheur devint, comme son sens littéraire l’indique, « maison de miséricorde ». L’ange rendait son eau vivante pour guérir, mais moi, c’est Celui qui est la Vie qui me fit sortir de mon cachot. L’eau de la piscine ne m’effleura guère, mais le Seigneur me submergea de ses fleuves d’amour et de restauration. Au-delà de la grâce de ma guérison, Il me conduisit sur ces hauteurs où l’air est plus pur, et mon âme y vogua, vivante d’une nouvelle vie. Enfin je pus, à tire d’ailes, prendre mon envol et m’élever au-dessus de la misère, de l’humiliation, de la dépendance, du péché, de l’attente sans fin. Pendant que mes pieds esquissaient des pas de bonheur, mon cœur chantonnait un hymne à la liberté, fragment de lumière de sa Parole : « Si le Fils vous affranchit, vous êtes réellement libres. » Jean 8 : 36.

Najat

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