VOUS REGARDER DANS LES YEUX

Référence biblique : Luc 13, versets 10 à 17

Mes yeux prirent l’habitude de suivre la progression de mes pieds, pas à pas, au rythme de leur lente cadence. Contempler le sol à longueur de journée, mémoriser la démarche des membres inférieurs des passants, observer le monde d’en bas, tel est le quotidien pitoyable d’une femme au dos courbé. Le poids sur mon dos n’avait d’égal que l’oppression qui s’exerçait sur mon cœur. Une masse pesante avait verrouillé le haut de ma colonne vertébrale et mon cou, m’obligeant à endurer la vue permanente du sol, me privant de lever mon regard vers mes interlocuteurs.

Je connaissais parfaitement les paysages et les ornements inférieurs de toutes choses : les sols, carrelages, tapis, chaussures, jambes, ceintures…Mais une barrière impitoyable m’empêchait d’escalader avec le regard le sommet des personnes ou des choses qui m’entourent. Il ne m’était pas permis de contempler un aigle en plein vol, un soleil à son zénith, des étoiles filantes, ou suivre du regard la trajectoire d’un papillon, d’un oiseau, d’une abeille butinant le pollen. J’étais condamnée à me suffire de la vision inférieure des choses. Le ciel, les hauteurs m’étaient inaccessibles. La douleur physique était certes omniprésente, imposante comme un monticule écrasant sur mon dos, me faisant capituler, plier sous cette surcharge, obligée à ne rien percevoir du firmament, mais à me contenter de la poussière de la terre qui, en plus de garder mon regard rivé dessus, j’étais aux premières loges pour la respirer, l’inhaler.

J’étais condamnée à ne pas regarder mes semblables dans les yeux, privée de déchiffrer leurs expressions ou leurs émotions, et incapable de leur transmettre mes propres sentiments par le regard. Je me sentais seule. J’étais seule. Pour seule compagnie mon handicap et mes interrogations qui se cognaient contre les parois de ma prison aux barreaux bien réels.

Mes espoirs de guérison caressés depuis tant d’années ne faisaient que traverser le ciel de ma vie comme des étoiles filantes, lumières éphémères ravivant mes attentes d’une vie meilleure pendant quelques secondes, puis se désagrégeant en poussière dans les confins de l’espace.

Le va et vient des croyants vers le temple se propageait comme une litanie bien rodée, se répétait sans relâche. Pour la énième fois, je me dirigeais vers l’édifice religieux à petits pas, convergeant tous mes efforts vers un mot : croire encore à ma guérison. Mon objectif peinait à rester vif et allumé, flammèche d’une bougie menacée par le vent d’une vie sans pitié. Esaïe disait que « Dieu ne brise pas le roseau froissé, et n’éteint pas le lumignon qui fume ». Je compte sur Lui pour maintenir ma lumière allumée jusqu’au bout du tunnel, de l’épreuve, de la nuit…

Dix-huit ans à guetter son intervention, à espérer l’inespéré, à repasser ses promesses sur mon cœurs. Vers qui d’autre chercher un soutien ? Je n’ai que Lui, Il est mon Alpha et mon Oméga.

Ce jour-là, c’est le Rabbi Jésus qui délivrait le message. Il semait les mots qu’un fil sacré reliait, partition de musique digne d’un autre royaume. Il parlait de ce qu’Il connaissait, et j’en oubliais mon infirmité, mes supplications silencieuses d’une liberté tant attendue. Il m’évoquait un artisan créateur d’une œuvre d’art dont il est le seul à pouvoir en révéler les secrets, les bienfaits, l’utilité, les dangers… L’écouter me faisait sortir de ma cellule pour une randonnée en haute montagne. Il m’emmenait sur des hauteurs inaccessibles. J’étais tellement bien que je ne souhaitais pas réintégrer la bulle asphyxiante de ma réalité.

Sa voix qui me parvint, s’adressant personnellement à moi, précipita mon retour sur terre, et un frisson de stupeur saisit mon être lorsque mon cerveau interpréta le sens complet de sa phrase :

  • Femme, tu es délivrée de ton infirmité.

Il s’approcha, me toucha de ses mains, et toute la lumière du monde fut invitée en moi. Le message contenu dans ses mots est si pur que j’en eus des picotements dans l’âme, et un frémissement euphorique dévala mes veines, propulsant mon cœur dans l’étreinte d’un amour si nouveau pour moi. Chaque consonne, chaque voyelle pianotèrent sur les touches de mon cœur la partition de la vie nouvelle, une symphonie d’un nouveau règne, au parfum d’espérance devenue réalité.

La guérison, comme une onde de choc se propagea à la surface de mon cœur, puis en sonda les abysses, et transmis à mon âme la note juste sur laquelle danser, lui ouvrant la voie pour vivre enfin au diapason de son identité originelle. Il réduisit mon joug en poussière, me fit entrer dans son repos, dimension inespérée.

Ce Dieu qui a la faculté d’entendre le bruit de mes larmes, comme le chantait David dans les psaumes, Il me fit entendre l’écho de sa lumière, au milieu de ce temple, entourés des juifs hostiles et des chefs religieux jaloux. Ce son doux, pénétrant, coloré, couvrit le brouhaha des cœurs violents, les revendications des détracteurs de l’Amour Incarné, me transporta là où la Lumière est loi, souffle, fondement, maitresse sans partage. Tout filtre par elle. Elle est alpha et oméga et rien ne subsiste que par son essence car elle est le début et l’aboutissement de toute existence.

J’avais oublié ce que c’était que de me redresser, me tenir droite. Je levai la tête, comme un roseau reprenant sa position originelle après avoir essuyé une tempête. La pesanteur qui maintenait son courroux sur mon dos s’éleva dans les airs, perdit pied, me quitta en emmenant à sa suite ses servantes vicieuses, ses compagnons de voyage d’un règne sombre et aliénant. Je sentis déguerpir la dépression, la culpabilité, le rejet, la peur, le doute, l’isolement… toute cette cour faite de geôliers machiavéliques prit ses cliques et ses claques, créatures ténébreuses incapables d’affronter la pleine lumière dans laquelle le Rabbi venait de me plonger.

La transmission inexistante depuis tant de temps entre mes vertèbres, nerfs, ligaments, disque intervertébral, muscles… se mit à vibrer en écho à sa voix, et là où le chaos était maitre, l’ordre le détrôna et fit son entrée triomphante, comme un roi au sceptre d’un règne supérieur. Je me redressai comme un bambou vainqueur d’une tempête de 18 ans, droite, digne, et surtout heureuse de regarder mon Sauveur dans les yeux. Oui, je pouvais le regarder dans les yeux.

Et je captai son regard. Ce regard prit les dimensions d’une forteresse imprenable, me garantissant sécurité et sérénité.  Quel cadeau d’y plonger, d’y contempler les bontés d’un cœur prêt à se donner jusqu’à la mort pour n’importe qui. Et se déposait sur ma langue le goût sans pareil de la grâce, juste un don gratuit, exquis, porté par les ailes de l’amour d’un Dieu qui est l’Amour.

Najat

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